L'Algérie à l'heure semi-universelle

Pendant plus de trois décennies, le week-end algérien commençait le mercredi soir. Depuis un an, il est décalé au jeudi soir. Bien décidés à pousser jusqu’au vendredi soir, les décideurs économiques défient les autorités religieuses.
En 1976, c’est l’une des principales concessions faite aux islamistes par le président Houari Boumediene : le week-end « arabo-islamique » (jeudi-vendredi) dédié à la pratique de la religion remplace le week-end péjorativement qualifié de « colonial » ou « chrétien » (samedi-dimanche).

Un choix antiéconomique car l’Algérie se trouve dès lors dans une situation très inconfortable sur le plan des échanges internationaux. Il n’y a qu’avec l’Arabie Saoudite, la Lybie (jusqu’en 2006) et le Soudan (jusqu’en 2008), qu’elle peut commercer cinq jours sur sept. Avec le reste du monde… il ne lui reste que trois jours « ouvrés ». En 2007, une étude de la Société financière internationale (SFI), filiale de la Banque mondiale révèle que cette situation coûte à l’Algérie entre 500 et 700 millions de dollars par an. Des experts mandatés par le gouvernement d’Abdelaziz Belkhadem réduisent l’estimation à environ 200 millions de dollars par an mais c’est tout de même beaucoup trop pour les milieux économiques algériens.

La prière du vendredi

Début 2009, après des années d’insistance, le patronat algérien obtient le changement de week-end. Le gouvernement accepte de légiférer tout en ménageant les sensibilités islamistes. Le 14 août 2009, la semaine algérienne est calquée sur celle du Koweït, des Emirats Arabes Unis, de Bahreïn, de la Jordanie ou du Qatar : les vendredi et samedi deviennent jours de repos hebdomadaire. Les entreprises algériennes gagnent un jour d’échange avec le reste du monde et Abderrahmane Benkhalfa, délégué général de l’Association des Banques et Etablissements Financiers (ABEF), s’en félicite. Plus d’un an après, il constate que « le niveau de productivité nationale à évolué d’au moins 20% depuis la mise en vigueur du nouveau week-end ». Ceci dit, pour la plupart des chefs d’entreprises, c’est loin d’être suffisant. Sous couvert d’anonymat, ce fabricant de pièces détachées automobiles qui travaille essentiellement avec des pays européens, exprime son amertume : « Historiquement, les pays musulmans n’ont pas été capable d’imposer leur week-end au monde. Alors, pourquoi vouloir se la jouer rebelle ? En réalité le but des week-ends incluant le vendredi c’est juste de plaire, non pas à la masse musulmane, mais à la minorité de blocage que sont les islamistes. » Nazim, commerçant installé à deux pas de Boussareh, le nouveau quartier chinois d’Alger qui vit 7 jours sur 7, est plus catégorique : « Même un vendredi-samedi, je trouve que ça fait un changement un peu bâtard. On n’ose pas assumer un samedi-dimanche par pur populisme, ça c’est certain. La plupart des autres pays du Maghreb ont le week-end chrétien et, visiblement, cela ne les empêche pas de faire la prière du vendredi. »

Vers le week-end universel

L’idée d’abandonner le « repos sacré » du vendredi provoque des débats passionnés mais n’est plus taboue dans la société algérienne. Tout en se définissant comme une musulmane assidue, l’épouse de Nazim affirme : « La sourate Al-Jumu’a(1) dit : le vendredi, à l’heure de la prière, délaissez la vente et allez prier. Je connais des commerçants français ou marocains qui ferment le vendredi entre 13h et 15h mais le reste de la journée ils travaillent… Et ce sont de bons musulmans ! » Pour Mohand Saïd Naït Abdelaziz, « la mise en œuvre du week-end semi-universel en Algérie a eu un impact positif  » mais le président de la Confédération nationale du patronat algérien (CNPA) est bien décidé à enfoncer le clou car « c’est une demi-mesure. Il faut aller jusqu’à l’instauration du week-end universel. Nous avons tout à y gagner ! » « L’Algérie ne doit pas être économiquement isolée » renchérit l’économiste Abderahmane Mebtoul, « puisque l’essentiel de notre commerce se fait avec l’Europe, les Etats-Unis et la Chine, il est impératif d’harmoniser notre système avec le reste du monde. Mais le changement ne sera efficace que lorsque les entreprises algériennes seront insérées dans le cadre des valeurs internationales avec une participation plus importante de la production et des exportations… hors hydrocarbures ! » Une façon élégante de souligner, qu’en dehors du pétrole et du gaz, l’Algérie ne vend pas grand chose au reste du monde. Or, les experts de Banque Mondiale impliqués dans le soutien économique aux pays du Maghreb sont catégoriques : le seul passage au week-end universel produit un à deux points de croissance par an. Dans ces conditions, difficile de cracher sur son instauration. Universalité rime beaucoup avec rentabilité.

 


(1) Coran, Sourate Al-Jumu’a 62.9 et 62.10 : « Vous qui croyez, lorsque l’appel à la prière du vendredi se fait entendre, hâtez-vous de répondre à cet appel en cessant toute activité. Une fois la prière achevée, répandez-vous sur la Terre, à la recherche des bienfaits de votre Seigneur, sans oublier d’en invoquer souvent le nom. Peut-être y trouverez-vous une source de bonheur. »

 

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