Le Maroc entre désir d'ouverture et tentation obscurantiste ?

Le Royaume chérifien célèbre le 30 juillet sa fête du trône, sur fond de tiraillements autour de son modèle de société, près de huit mois après l’installation d’un nouveau gouvernement dirigé par les islamistes du Parti de la Justice et du Développement (PJD).

Ces derniers – qui se sont placés premiers lors des élections législatives de l’automne dernier- n’auront finalement pas attendu bien longtemps avant de mettre en avant des thèmes qui font craindre un repli des libertés individuelles au sein du Royaume chérifien. Les observateurs notent en effet que le gouvernement dirigé  par Abdelilah Benkirane a successivement tenté d’abolir la publicité pour les loteries nationales à la télévision, avant d’encourager une proposition de loi visant à bannir toute forme de publicité pour les boissons alcoolisées. Si les deux mesures ont avorté pour l’instant, l’on peut craindre que le PJD ne soit en train de tenter de dérouler un « agenda caché » aux relents obscurantistes.
Or, le leader islamiste et premier ministre actuel, Abdelilah Benkirane, avait promis, lors de la campagne électorale, de mettre de côté les thèmes « traditionnellement » mis en avant par son parti, pour se concentrer sur les dossiers économiques et l’amélioration de la bonne gouvernance, dont il avait fait son cheval de bataille.
Il faut croire que  faute de savoir-faire en ce domaine et de résultats probants à court terme, le chef du gouvernement marocain est rapidement revenu à ses premières amours : fustiger la « dépravation » des moeurs de ses concitoyens, et pointer du doigt des forces « obscures », qui entraveraient son action. Plus grave, le leader du PJD, juste après sa réélection à la tête du parti islamiste ce mois de juillet,  est allé jusqu’à recevoir des membres du mouvement  Al Adl Wal Ihssane, une association islamiste extrémiste dirigée par le cheikh Abdeslam Yassine.  
Or,  de la réussite de la consolidation démocratique du Maroc dépendra en partie la vision qui se construira autour de l’islam politique dans le monde, car jusque la, le Royaume s’était toujours positionné en éclaireur  de la tolérance et du dialogue, prônant un islam ouvert sur les autres, actif dans le dialogue inter-religieux, et aux avant-poste de la médiation interculturelle.
Cette particularité du Maroc était et est encore garantie par le système monarchique, ou la personne du roi, qui cumule le pouvoir spirituel et temporel, est le gage d’un rempart contre tous les extrémismes. A  travers l’institution de la commanderie des croyants, l’islam politique marocain a toujours été du côté de ceux qui placent les valeurs de liberté et d’égalité par dessus tout.
C’est tout l’esprit des premières réformes impulsées par Mohammed VI dès son accession au trône en 1999: promotion de l’égalité hommes femmes, réconciliation mémorielle, développement humain en sont les avatars les plus emblématiques.
Bien entendu, beaucoup reste à faire pour porter le développement économique du Maroc au niveau supérieur, et certains peuvent regretter, à juste titre, que la décennie 2000/2010 aie (trop) mis l’accent sur le développement des infrastructures, au détriment de l’amélioration de la compétitivité,  du climat des affaires, ou du partage des richesses, autant de points noirs qui entravent encore la marche du pays. Cependant nul ne peut contester qu’une nouvelle vision du Maroc, plus ambitieuse et  plus généreuse, ait émergé lors des treize dernières années.
Elle doit cependant coexister avec un paradoxe : l’ambiguïté de la relation des marocains au politique.
Ceci a fait dire à la bloggeuse marocaine installée en Egypte, Sarah Zaïm, dans un raccourci saisissant: « Dans d’autres pays, le peuple détestent les partis politiques et les supprime, au Maroc l’on déteste les partis politiques, alors l’on retire du pouvoir au roi pour leur en donner plus …”
Cette dualité marocaine- qui pourrait parfois confiner à la schizophrénie- d’un peuple qui voue une confiance presque aveugle à son institution monarchique, tout en se défiant de la classe politique, est un imbroglio que le Royaume se doit de résoudre s’il souhaite véritablement accéder à l’émergence. En ce domaine, le seul chemin que le pays peut emprunter est celui de l’exemplarité démocratique, en s’attaquant aux racines du mal : corruption, économie de rente, freins à la croissance. Un chantier titanesque mais nécessaire, que l’exécutif se doit d’opérationnaliser à court terme s’il ne veut pas donner raison à ceux qui estiment que les islamistes avancent masqués.

 

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