Gidon Bromberg : L’eau, enjeu de la paix

Gidon Bromberg : L’eau, enjeu de la paix

Avocat de formation, Gidon Bromberg est le directeur pour Israël d' »EcoPeace – Friends of the Earth Middle-Earth » (Les Amis de la Terre au Moyen-Orient). « EcoPeace – FoEME » mobilise les écologistes israéliens, jordaniens et palestiniens autour d’actions en faveur du développement durable et de la paix. Il a fondé EcoPeace en 1994 avant d’intégrer « Friends of the Earth », la plus grande organisation mondiale pour l’environnement. Gidon Bromberg est considéré par les Nations Unies, le Parlement européen et le gouvernement d’Israël comme l’un des meilleurs spécialistes de la Mer Morte. Avec les autres co-directeurs de FoEME, le jordanien Munqeth Mehyar et le palestinien Nader Al-Khateeb, Gidon Bromberg a été désigné « Héros de l’Environnement » par le magazine « Time » en 2008.

La Lettre Méditerranée :

En quelques mots, puisque c’est l’une de vos spécialités, comment va la mer Morte ?

Gidon Bromberg :

-« Mal, très mal. Elle continue à disparaître. Depuis les années 60, nous avons perdu un tiers de la surface de la mer Morte. Son niveau a baissé de vingt-cinq mètres ces quinze dernières années et il continue de baisser d’un mètre, quelquefois plus, chaque année. »

La Lettre Méditerranée :

Evaporation, sécheresses, exploitation industrielle de la potasse, pompage intensif… Quelle est la cause principale de ce drame écologique ?

Gidon Bromberg:

-« La mer Morte est le lac terminal dans lequel se déverse le Jourdain. Le problème c’est que ce « robinet » est fermé ! C’est principalement pour cette raison que la mer Morte se réduit. Le Jourdain ne peut même plus être qualifié de « rivière » au sud de la mer de Galilée. Quatre vingt dix pour cent de ses eaux sont détournées, une moitié par Israël, une grande partie par la Syrie et la Jordanie. Le peu qu’il reste est un mélange d’eaux usées, de rejets agricoles. La rivière, « sainte » pour une moitié de l’humanité, ne contient plus qu’une mixture malsaine et polluante. »

La Lettre Méditerranée :

La mer de Galilée ou lac de Tibériade, principale réserve d’eau douce de tout le Moyen-Orient, devrait pourtant suffire à l’approvisionner…

Gidon Bromberg:

-« La mer de Galilée est tellement grande, tellement bleue… On pourrait croire que c’est une réserve d’eau douce inépuisable. Mais, actuellement, la mer de Galilée est elle-aussi en grand danger. Son niveau est – là encore – au plus bas. S’il continue de baisser, l’eau douce sera remplacée par de l’eau salée. Il y a des sources salées au fond de la mer de Galilée. L’eau douce fait pression sur ces sources. Mais quand le niveau baisse, il y a moins de pression et une plus grande quantité d’eau salée remonte dans la mer de Galilée. Son équilibre écologique est en danger si on continue à pomper de manière excessive. »

La Lettre Méditerranée :

Le Jourdain jouxte les territoires israélien, jordanien et palestinien. Quelles conséquences pour les populations ?

Gidon Bromberg:

-« Quelle que soit leur nationalité, les habitants de la vallée du Jourdain ont perdu un atout économique majeur : le tourisme basé sur les pèlerinages dans les pas de Jésus. Autour des baptêmes dans les eaux du Jourdain, beaucoup d’activités auraient pu se développer. Maintenant, en ce qui concerne les palestiniens, de toutes façons ils n’ont pas accès au Jourdain ! Pas plus d’accès à l’eau qu’à la rivière elle-même. Depuis 1967, Israël prive totalement les palestiniens d’accès à la rivière. Aussi, contrairement à Israël, à la Jordanie ou même plus haut à la Syrie, qui profitent de l’eau pour développer leur industrie et leur agriculture, la Palestine n’en tire aucun bénéfice. »

La Lettre Méditerranée :

Est-il encore temps de faire quelque chose, ou est-ce trop tard ?

Gidon Bromberg:

-« En tant qu’organisation, nous demandons aux états de travailler ensemble pour réhabiliter le Jourdain, le débarrasser de ses polluants. Il faut laisser de l’eau douce circuler à nouveau et donner aux palestiniens un accès à la rivière, particulièrement aux sites baptismaux… Réhabiliter le site de Jericho – par exemple – pourrait devenir un formidable atout de développement économique. Notre première victoire c’est l’intérêt que manifeste des populations très diverses, dans le monde entier, pour la survie du Jourdain et de la mer Morte. Et quand la voix des populations est forte, les gouvernements réagissent. Des efforts sont donc mis en œuvre pour empêcher l’écoulement des polluants dans le Jourdain. C’est en bonne voie mais du coup, il y a encore moins de « liquide » dans la rivière. Le problème est donc aujourd’hui de remplacer ces eaux usées par de l’eau douce. Nous ne reverrons pas le Jourdain tel qu’il était autrefois car, sur ses rives, la population est bien plus importante aujourd’hui mais nous voulons retrouver une rivière vivante dont les eaux s’écouleraient à nouveau dans la mer Morte. »

La Lettre Méditerranée :

Justement, pour sauver la mer Morte, beaucoup de pays sont prêts à investir dans la construction du « Red Dead Canal » reliant la mer Morte à la mer Rouge. Qu’en pensez-vous ?

Gidon Bromberg:

-« Le « Red Dead Canal » n’apportera rien au Jourdain. Il est conçu pour sauver le sud de la mer Morte sans rien apporter au nord. Ce projet n’essaie pas de traiter le problème à sa racine et suscitent beaucoup de questions sans réponses : Quelles seront les conséquences d’un prélèvement massif pour la mer Rouge, sa température, ses coraux ? Quels dangers encourt le désert traversé par cette énorme canalisation ? Le risque de tremblement de terre est important dans cette région. Or, si la vallée d’Araba est d’une beauté à couper le souffle, elle est aussi très fragile. Que se passera-t-il si les nappes phréatiques sont polluées par de l’eau salée s’écoulant de la canalisation ? Cela détruira la végétation de l’Araba… Enfin, quelles seront les conséquences d’un apport massif d’eau salée dans la mer Morte ? La mer Morte est unique, la composition de ses eaux est sans équivalent dans le monde : magnésium, potassium, bromure, sels… Un apport venu de la mer Rouge changera cela. Les eaux de la mer Morte perdront leurs qualités uniques, réputées dans le monde entier. Nous savons aussi que le mélange des eaux de la mer Morte et de la mer Rouge crée du gypse, des particules blanches en suspension qui pourraient changer la couleur de la mer Morte… Elle deviendrait blanche ! Cela modifierait sa température et aurait des conséquences pour l’écosystème – si particulier – qui s’est installé tout autour. Pourtant, une nouvelle fois, nous préférons jouer à nous prendre pour Dieu, agir sans pleinement mesurer les conséquences. Notre organisation ne veut pas s’opposer à la Banque Mondiale qui a pris en charge ce projet « Red Dead Canal », nous souhaitons simplement qu’elle s’intéresse aussi à un projet alternatif : la réhabilitation du Jourdain. »

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